Monnaie locale : qui peut l’initier et démarrer l’aventure ?

8 juin 2025

De la monnaie officielle à la monnaie locale : un nouveau souffle pour le territoire

Les monnaies locales complémentaires séduisent de plus en plus d’associations, de collectivités et de citoyennes et citoyens qui souhaitent soutenir l’économie de proximité et donner une nouvelle dimension à leurs achats. Mais concrètement, qui peut lancer une monnaie locale ? Et comment concrétiser ce projet, depuis l’idée jusqu’à la circulation des premiers billets ? Ce guide propose de lever le voile sur les coulisses des monnaies locales, en mettant l’accent sur les acteurs qui font germer ces initiatives, sur leur fonctionnement et les étapes à suivre pour les voir éclore.

Une monnaie locale, c’est quoi exactement ?

Avant d’entrer dans le vif du sujet, un rapide rappel s’impose : une monnaie locale complémentaire (MLC) est une devise, créée par et pour un territoire, que l’on utilise en circuit fermé, généralement auprès d’entreprises ou commerces engagés dans une démarche locale ou éthique. Impossibles à thésauriser ou à spéculer, ces monnaies existent depuis le début du XXIème siècle en France, avec des précurseurs comme l’Abeille (Lot-et-Garonne, 2010), le Sol-Violette (Toulouse, 2011) ou encore l’Eusko (Pays Basque, 2013). À la clé, une manière très concrète de soutenir les commerces et producteurs de son bassin de vie, tout en y infusant une dose de solidarité et d’innovation, selon le réseau des Monnaies Locales Complémentaires (sources : MLC).

Qui peut lancer une monnaie locale ?

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, il n’est pas nécessaire d’être une grande entreprise ou une collectivité pour initier une monnaie locale. Plusieurs acteurs peuvent être à l’origine d’un tel projet :

  • Des collectifs citoyens : souvent, l’impulsion naît de groupes d’habitants animés par des valeurs éthiques et un attachement au territoire. C’est le cas de nombreuses monnaies locales qui éclosent sous l’impulsion de personnes engagées.Exemple : la Gonette à Lyon, initiée dès 2011 par un collectif d’associations locales, est aujourd’hui la première monnaie locale française par le nombre d’utilisateurs.
  • Des associations : fréquemment, la première étape vers la monnaie est la création d’une association dédiée (loi 1901 en France), structure juridique la plus adaptée pour porter ce type de projet. Cela permet de se doter de statuts, de membres et de la possibilité d’ouvrir un compte bancaire — indispensable pour la suite. À noter : près de 80 % des monnaies locales actives en France en 2024 ont pour structure porteuse une association (source : Mon Change).
  • Des collectivités territoriales : certaines villes, communautés d’agglomération où départements se sont emparés du sujet, souvent en partenariat avec des associations locales. La loi relative à l’économie sociale et solidaire de 2014 ouvre d’ailleurs explicitement la porte à l’engagement des collectivités (source : Légifrance, LOI n°2014-856, art. 16).
  • Des entrepreneurs ou commerçants : dans certains cas, c’est un groupement de professionnels qui lance la dynamique, pour valoriser leur savoir-faire et fidéliser une clientèle locale.

Côté réglementation, le Code monétaire et financier (articles L.311-5 et L.521-3) autorise explicitement les monnaies locales à condition qu’elles restent complémentaires, non coercitives et émises par une association, une structure agréée ou un organisme d’intérêt collectif. Le cœur du réacteur, c’est donc bien l’humain : toute personne ou organisation motivée peut initier une monnaie locale, à condition de respecter les principes juridiques de base.

Pourquoi lancer une monnaie locale ? Les objectifs derrière la démarche

Quels enjeux se cachent derrière la création d’une monnaie complémentaire ? Plusieurs objectifs animent souvent les porteurs de projet :

  • Dynamiser l’économie de proximité : lorsqu’un euro « classique » est dépensé chez un commerçant local, seul 36 centimes restent sur le territoire ; ce taux grimpe à 77 centimes avec une monnaie locale (source : étude Sol Violette, 2018).
  • Favoriser la transition écologique : la majorité des réseaux sélectionnent leurs partenaires selon des critères éthiques (circuits courts, respect de l’environnement, démarches solidaires, etc.).
  • Créer du lien social : la monnaie locale, c’est aussi l’occasion de bâtir une communauté d’acteurs engagés et de mener des actions collectives.
  • Encourager la résilience : face aux crises économiques, une monnaie territoriale contribue à relocaliser l’économie et à limiter la fuite des capitaux.
  • Redonner du pouvoir d’agir : le fait d’utiliser une autre monnaie pour son quotidien est très symbolique : chaque dépense devient un acte militant, une manière de voter avec son porte-monnaie.

Étapes clés pour créer une monnaie locale : mode d’emploi

Lancer une monnaie locale, c’est un vrai parcours du combattant, mais aussi une formidable aventure collective. Voici les grandes étapes généralement suivies :

  1. Constituer un collectif et clarifier les valeurs Tout démarre par l’envie partagée de donner une nouvelle dynamique au territoire. Rapidement, il s’agira de clarifier les objectifs : social, écologique, économique... Cette « charte éthique » est la boussole du projet.
  2. Créer une structure porteuse Dans la grande majorité des cas, c’est la forme associative (loi 1901) qui est retenue. Statuts, bureau, assemblée générale, ouverture d’un compte bancaire… C’est une étape déterminante, qui permettra de rassurer les partenaires locaux.
  3. Étudier la législation et se mettre en conformité La France possède un cadre légal assez distinctif, qui impose plusieurs obligations : transparence financière, fonds de garantie en euros adossés à une banque, interdiction d’émettre de la dette, protection contre les fraudes, etc. Le label « Monnaie Locale Complémentaire Citoyenne » (MLCC) constitue un gage de sérieux.
  4. Mobiliser et co-construire Les porteurs de projet organisent généralement des réunions publiques, des ateliers, des questionnaires... pour embarquer d’autres habitants. Ce temps de co-construction est aussi l’occasion de repérer les premiers futurs partenaires (commerçants, producteurs, assos).
  5. Définir le fonctionnement pratique Numérique ou papier ? Taux d’échange ? Montant minimal ? conditions d’adhésion ? Autant de décisions à trancher collectivement.
  6. Créer et sécuriser la monnaie Pour éviter la contrefaçon, les monnaies locales font souvent appel à des imprimeurs spécialisés, avec des billets dotés de sécurités dignes de l’euro (micro-impression, hologramme, numéro unique…). Du côté digital, certaines monnaies partenaires de solutions comme Cyclos (Breizhicoop, Occitan, etc.) misent sur une sécurité à la pointe.
  7. Nouer des partenariats avec une banque éthique Les euros correspondant à la monnaie en circulation doivent être déposés sur un compte séquestre, souvent chez une banque solidaire (Crédit Coopératif, La Nef, etc.). Cela garantit que chaque unité de monnaie locale est couverte à 100 %, évitant tout risque de bulle.
  8. Lancer la communication et le réseau Pour installer la monnaie, il est essentiel de visibilité : site web, carte interactive, campagne presse locale, animations… Les premiers mois servent à roder le système et à fédérer.

Comment fonctionne une monnaie locale au quotidien ?

Le principe est simple, mais efficace : chaque euro échangé contre la monnaie locale reste dans le circuit, n’est utilisable qu’auprès des partenaires agréés, et ne peut servir qu’à acheter des produits ou services locaux.

  • Où se procurer la monnaie ? Dans des comptoirs d’échange, des cafés, des mairies partenaires ou en ligne.
  • Quels partenaires ? Des boulangeries, librairies, marchés, artisans... et parfois même des services comme des coiffeurs, des kinés, ou des cabinets d’avocats !
  • Comment se passe l’utilisation ? À la caisse, on paie en billets ou en monnaie digitale via une appli mobile ou une carte. Les commerçants acceptent la monnaie locale, et peuvent la réutiliser dans le réseau, ou l’échanger en euros (sous conditions définies).

Quelques chiffres et projets à retenir

En 2024, on recense plus de 80 monnaies locales actives en France (source : Mon Change). Toutes les grandes régions sont concernées : Occitanie, Nouvelle-Aquitaine, Grand Est… Mais aussi les zones rurales ! Quelques exemples frappants :

  • L’Eusko (Pays Basque) : la plus grande MLC d’Europe, avec plus de 4 millions d’euskos en circulation, 3 600 entreprises partenaires et 67 collectivités qui paient certaines prestations directement en euskos (source : Euskal Moneta).
  • La Gonette (Lyon) : plus de 1,5 million de gonettes en circulation, 300 entreprises partenaires et environ 2 200 utilisateurs en 2023.
  • Le Sol-Violette (Toulouse) : propose des billets et une appli. Innovation récente : certains restaurants universitaires participant acceptent le sol-violette depuis 2023.
  • MLC Oise ? Plusieurs groupes de l’Oise explorent la création de monnaies locales, notamment à Compiègne et Creil, dans le sillage d’initiatives voisines (source : Conseil régional Hauts-de-France).

Défis et leviers de réussite pour son projet de monnaie locale

Si le mouvement séduit de plus en plus, certains freins subsistent :

  • Mener une véritable concertation locale : la clef est de rassembler différents profils, de bien définir la gouvernance et de ne laisser aucun acteur de côté.
  • Garder un équilibre entre monnaie digitale et billets : selon le territoire ou la génération, le format choisi n’a pas le même impact. Un défi important !
  • Convaincre les commerces partenaires : leur adhésion dépend de la taille et de l’activation du réseau, de la clarté des valeurs, du soutien en communication.
  • Maintenir l’engagement sur la durée : une monnaie locale s’anime, se renouvelle, se remet en question selon les besoins des utilisateurs.

La monnaie locale, tremplin pour une économie qui a du sens

Quant à savoir qui peut, demain, faire germer une monnaie locale dans l’Oise ou ailleurs : la porte est grande ouverte à toutes celles et ceux qui veulent contribuer localement, à leur échelle. À l’heure où le sens donné à chaque dépense prend une place croissante dans nos choix, les monnaies locales dessinent de nouveaux horizons. À chacun de s’en emparer, pas à pas, pour bâtir une économie plus solidaire et plus proche de ses habitants.

Pour aller plus loin, le mouvement des monnaies locales fédère aujourd’hui des milliers de citoyens, 12 000 entreprises engagées et plus de 16 millions d’euros réinjectés dans l’économie circulaire (Réseau MLCC, chiffre 2022). Difficile de ne pas y voir un formidable levier pour soutenir une économie qui a du cœur et de la ressource.

Pour plus d’infos ou pour accompagner la naissance d’une monnaie locale, le Réseau des Monnaies Locales Complémentaires ainsi que la Fondation Terre Solidaire mettent à disposition conseils et ressources utiles à tous les curieux !

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